Paris, le 01/06/2026
Réaction à l’article: « Accès aux soins dentaires: un droit bafoué en prison ».
Soins dentaires en prison : les soignants ne sont pas des arracheurs de dents
Nous sommes chirurgiens-dentistes exerçant en milieu pénitentiaire. Nous souhaitons réagir à votre article publié sur l’accès aux soins dentaires en prison. Le texte donne la parole à des personnes détenues confrontées à la douleur, aux délais d’attente, aux extractions, parfois à des situations de détresse extrême. Ces témoignages doivent être entendus. Les souffrances décrites sont réelles. Mais la lecture de l’article peut aussi donner le sentiment que les soignants seraient démunis et accepteraient cette situation ou en tous s’en accommoderaient.
Vous écrivez que se faire soigner les dents en prison relève souvent du « parcours du combattant ». Ce constat est malheureusement juste. Mais ce parcours ne commence pas toujours en détention. Les personnes incarcérées présentent souvent, dès leur arrivée, un état de santé général et bucco-dentaire plus dégradé que celui de la population générale, en lien avec la précarité, les addictions, le renoncement antérieur aux soins, les difficultés sociales et les conditions de vie. Une étude rétrospective sur 120 détenus masculins illustre concrètement cette réalité : 93 % des détenus présentaient au moins une carie non traitée, 95 % souffraient d’une maladie parodontale, et l’indice CAOD (moyenne de dent cariée, absente ou obturée dans une bouche) atteignait 13,5, bien au-delà des chiffres observés en population générale. Une consommation de substances psychoactives, très répandue (87 % de fumeurs, 63 % de consommateurs de cannabis), était corrélée à la dégradation de l’état bucco-dentaire (1). Une thèse récente menée à l’UFR d’Odontologie de l’Université Paris Cité (2) rappelle que les problèmes dentaires représenteraient plus de 30 % des consultations spécialisées en milieu carcéral, et que la mauvaise santé orale constitue aussi un facteur de risque pour la santé générale et un frein à la réinsertion sociale.
Un autre point essentiel concerne l’entrée en détention et là-dessus nous vous suivons. L’OIP rappelle que les nouveaux arrivants peuvent attendre plusieurs mois avant un premier bilan dentaire. Or, les textes prévoyaient bien la mise en place d’un examen bucco-dentaire systématique à l’entrée, pour dépister, orienter et sensibiliser à l’hygiène orale. Pourtant, dans la même thèse, menée auprès de 111 établissements pénitentiaires, 70 % des établissements répondants déclaraient ne pas proposer de consultation dentaire systématique aux entrants. Ce chiffre est central car sans repérage initial, les pathologies évoluent jusqu’à l’urgence, et les soins deviennent plus lourds, plus douloureux, plus difficiles à planifier. (2) L’étude rétrospective le confirme : 82,5 % des consultations dentaires étaient motivées par la douleur aiguë, et seulement 3,3 % relevaient d’un bilan de contrôle.
Lorsque vous évoquez l’absence d’intervention adaptée, ou des réponses limitées aux antalgiques, il faut aussi rappeler que la santé orale en prison ne peut pas reposer uniquement sur des créneaux d’urgence. Elle suppose un parcours qui commence au dépistage à l’entrée, à la priorisation des besoins, prévention, soins conservateurs, soins chirurgicaux, prothèse quand elle est possible, puis relais à la sortie. Or ce parcours reste très insuffisamment structuré. La même enquête nationale montre que plus de la moitié des établissements répondants ne mettent pas en place d’ateliers de prévention bucco-dentaire, et que, dans près de 91 % des cas, aucun suivi bucco-dentaire n’est organisé à la sortie.
Le passage consacré à « S’automutiler comme dernier recours » témoigne d’une détresse extrême. Il est impossible de le lire sans être heurté. Mais cette détresse doit précisément nous conduire à construire une réponse de santé publique. Une étude qualitative récente menée auprès d’hommes détenus éclaire ce que vivent les personnes incarcérées face aux soins dentaires. Les participants décrivent des traumatismes anciens, souvent depuis l’enfance, des soins douloureux vécus comme des violences, une perte de contrôle total dans le fauteuil, une méfiance profonde envers les soignants. Ces récits expliquent en grande partie les comportements d’évitement, l’absentéisme aux rendez-vous, et la spirale vers l’urgence. Cette même étude montre pourtant, et c’est essentiel, que ces mêmes personnes formulent des attentes précises sur ce que serait une consultation idéale. Ce sont des conditions minimales d’une relation de soin digne que les équipes soignantes s’efforcent précisément de construire, souvent dans des conditions très contraintes. (3)
Les équipes des unités sanitaires sont souvent elles aussi prises dans une tension permanente : répondre aux urgences, gérer les douleurs, traiter les infections, composer avec les mouvements pénitentiaires, les annulations, les extractions médicales impossibles, les contraintes de sécurité et le manque de temps.
Cependant nous n’arrachons pas plutôt que de soigner ! Le titre de l’un des passages de l’article « Arracher plutôt que soigner », est particulièrement douloureux à lire pour un chirurgien-dentiste. Aucun soignant ne se satisfait de réduire son exercice à l’extraction. « L’arrachage de dents, peu coûteux en temps et en moyens humains, apparaît alors aux soignant·es comme la seule solution ». Il est faux d’écrire que dans une autre situation la dent aurait été sauvée! L’extraction est parfois un idéal thérapeutique, surtout lorsqu’elle est la conséquence d’un retard de prise en soins pré-existant à l’incarcération, provenant d’une peur ancrée dès l’enfance, ou d’une situation infectieuse déjà avancée. Mais il est vrai, et la thèse d’El Hassan Faouzi (4) le montre, que l’exercice de l’odontologie en prison reste souvent contraint par les urgences, les extractions et la difficulté à organiser des soins longs, conservateurs ou prothétiques. Il faut donc interroger le système qui conduit à ces impasses, plutôt que laisser croire que l’extraction serait un choix de facilité des praticiens puisque « peu couteux en temps et en moyens humains » pour reprendre les termes de l’article.
Par ailleurs, les termes employés à propos du courtermisme « Il est fait appel à des étudiant·es dentistes, à des dentistes libéraux ou intérimaires pour combler les postes non pourvus » ne sont pas corrects et sont faux. Aucun dentiste n’est contraint de travailler en prison. Les étudiants en odontologie ne sont pas là pour pallier ce manque ! Ils font parties d’un projet pédagogique d’universalisme des soins et de confrontation au milieu fermé. Les stages sont proposés et non imposés et visent à faire prendre conscience à des futurs professionnels de santé, dont la situation économique et personnelle est souvent très éloignée de celle des détenus, de l’existence même de ce mode d’exercice qui est un impensé des études odontologiques. Par ailleurs, depuis quelques années, ce mode d’exercice est représenté au même titre que les autres (handicap, libéral, hospitalier, militaire, centre de santé) lors de forum des métiers en 5e et 6e année dans une optique de motiver les futurs professionnels.
Enfin, lorsque l’article cite cette phrase : « Elle est où, ma dignité ? », il touche au cœur du sujet. La santé orale engage la dignité. Pouvoir manger sans douleur, parler correctement, sourire, conserver son apparence, éviter les infections, accéder à une prothèse quand elle est nécessaire etc. il est évident que tout cela ne relève pas du confort. C’est une part essentielle de la santé et de la réinsertion. Sur ce point, soignants, personnes détenues et associations devraient pouvoir se rejoindre.
Ce que nous souhaitons donc rappeler, c’est que les chirurgiens-dentistes sont souvent les derniers acteurs à tenter de maintenir un accès aux soins dans un environnement profondément contraint. Les travaux menés auprès de praticiens exerçant en milieu carcéral montrent d’ailleurs que leur engagement repose très largement sur des motivations humaines et sociales : service public, équité, prise en charge de patients vulnérables, sentiment d’utilité. (4).
Votre article a le mérite de rendre visibles des souffrances réelles. Mais il ne faudrait pas que cette dénonciation fasse porter aux soignants la responsabilité d’un système qui les met eux-mêmes en difficulté. La réponse doit être collective. Il faut rendre systématique le repérage bucco-dentaire à l’entrée, renforcer les équipes, améliorer l’attractivité des postes, développer la prévention, garantir l’accès au matériel d’hygiène, permettre les soins conservateurs et prothétiques quand ils sont indiqués, encourager à la diminution du tabagisme et des substances délétères à la bonne santé buccodentaire et organiser un relais à la sortie. La prison n’est pas un lieu où l’on perd ses dents faute de soins. Elle est, ou devrait être au contraire, un temps de réappropriation, de prévention et de réhabilitation en santé orale. Témoignages des patients et engagement des soignants disent en réalité la même chose. Le système actuel ne permet parfois pas de répondre dignement aux besoins. Il faut militer ensemble pour une politique nationale d’accès inconditionnel à la santé en milieu fermé et engager les professionnels de santé à y exercer.
APSEP et ASPBD
Dr Béatrice Carton
Cheffe de service UCSA Centre Pénitentiaire de Bois d’Arcy et de la Maison d’arrêt des Femmes de Versailles
Cheffe de service de l’Unité Médicale du Centre de Rétention de Plaisir
Présidente de l’Association des Professionnels de Santé exerçant en Prison (APSEP)
Centre Hospitalier de Versailles
Tél. : 01 39 63 88 20
bcarton@ght78sud.fr
et
Dr Annabelle Tenenbaum
MCU-PH Santé Publique Odontologie, Université Paris Cité
Institut de chirurgie-dentaire, Pitié-Salpêtrière
Laboratoire Educations et Promotion de la Santé -LEPS UR3412, USPN
Présidente de la société française des acteurs de la santé publique bucco-dentaire (ASPBD)
annabelle.tenenbaum@u-paris.fr
(1) Caries and periodontal health status of male inmates: a retrospective study conducted in a French prison. International Journal of Prison Health, (2024) Vol. 20, No. 3, pp. 344-359. DOI: 10.1108/IJOPH-10-2022-0066
(2) Ibtisseme El Hamed. Dispositifs de prévention bucco-dentaire en milieu carcéral en France : une enquête nationale. [Thèse d’exercice en chirurgie dentaire]. Paris : Université Paris Cité, UFR d’Odontologie ; 2024.
(3) Exploring the perception of dental anxiety among people in prison in France: the DANXIERAL qualitative study. (2025) International Journal of Prison Health. DOI: 10.1108/IJOPH-08-2025-0068
(4) Faouzi El Hassan. Origine sociale et trajectoire des chirurgiens-dentistes en milieu carcéral : étude nationale. [Thèse d’exercice en chirurgie dentaire]. Paris : Université Paris Cité, UFR d’Odontologie ; 2025.
